Deux poids deux mesures aux passages pour vélos

Passage pour piétons et pour bicyclettes

Un passage pour piétons et pour bicyclettes.

Bien que les passages pour vélos ressemblent à s’y méprendre à des passages pour piétons, les automobilistes n’ont pas l’obligation de s’arrêter lorsqu’un cycliste s’y engage. Selon l’article 410 du Code de la sécurité routière, cette prescription ne s’applique qu’aux piétons.

410. Lorsqu’un piéton s’engage dans un passage pour piétons, le conducteur d’un véhicule routier doit immobiliser son véhicule et lui permettre de traverser et le conducteur d’une bicyclette doit également lui permettre de traverser.

Cela ne va pas sans créer une certaine confusion. Ces passages sont signalés par les mêmes panneaux et sont délimités par un marquage similaire, que les anglophones appellent de façon imagée « zebra crossing », à savoir des bandes jaunes pour les piétons et des carrés jaunes pour les bicyclettes.

C’est d’autant plus problématique que les municipalités implantent ces passages en lieu et place d’arrêts obligatoires. Par souci de cohérence, ne devrait-on pas forcer les automobilistes à s’immobiliser lorsqu’un cycliste veut traverser à un passage pour bicyclette ?

Zebra Crossing Game

Dans « The Zebra Crossing Game – Using game theory to explain a discrepancy between road user behaviour and traffic rules », Torkel Bjørnskau, de l’Institut d’économie des transports d’Oslo, en Norvège, recourt à la théorie des jeux pour répondre à cette question.

La théorie des jeux permet de modéliser des situations où plusieurs usagers doivent se coordonner pour obtenir un résultat optimal. Pour ordonner les préférences des cyclistes et des automobilistes, le chercheur part du principe que tous les « joueurs » préfèrent poursuivre leur chemin sans s’arrêter (6), mais qu’une collision représente l’option la moins désirable pour chacun d’entre eux (1).

Distribution des choix au jeu du passage pour vélos (Zebra Crossing Game) sur une échelle de 1 à 6.

Dans le jeu du Zebra Crossing, le cycliste a trois choix : il peut traverser sur sa bicyclette (Cycle) ; céder le passage à la voiture (Yield) ; ou descendre de son vélo et traverser à pied (Walk) pour obliger l’automobiliste à lui céder le passage. De son côté, l’automobiliste n’a que deux options : il peut poursuivre sans s’arrêter (Drive) ou céder le passage (Yield).

Pour le cycliste, la meilleure solution est que le conducteur lui cède le passage sans qu’il n’ait à descendre de son vélo. Selon cette configuration, le cycliste obtient 6 et l’automobiliste obtient 5 (Cycle 6/Yield 5). Cependant, sa deuxième meilleure option est de traverser à pied pour forcer l’automobiliste à lui céder le passage, une solution qui empire à la fois son résultat et celui de l’automobiliste, puisqu’il mettra plus de temps à traverser (Walk 5/Yield 4).

Pour l’automobiliste, la meilleure solution est que le cycliste lui cède le passage (Yield 4/Drive 6), mais sa deuxième meilleure option est de céder le passage pour que le cycliste traverse rapidement (Cycle 6/Yield 5). Cette solution est cohérente avec les préférences du cycliste.

Par conséquent, deux solutions sont en équilibre (c’est-à-dire qu’aucune usager n’a intérêt à agir autrement, considérant le choix de l’autre joueur). Si le cycliste traverse au passage, la meilleure option pour l’automobiliste est de céder (Cycle 6/Yield 5), si le cycliste cède le passage, l’automobiliste a intérêt à poursuivre (Yield 4/Drive 6).

Code de la sécurité routière

 

Cependant, une seule de ces options (Yield 4/Drive 6) est conforme au Code de la sécurité routière. Selon la réglementation en vigueur, l’autre solution serait que le cycliste traverse à pied (Walk 5/Yield 4). Comme le cycliste a la première action et que, de son point de vue, Walk 5/Yield 4 est préférable à Yield 4/Drive 6, c’est l’option qu’il devrait préconiser.

Or, comme nous l’avons vu, cette solution est sous-optimale pour les deux joueurs. Considérant cela, note Torkel Bjørnskau, les deux joueurs ont intérêt à ce que le cycliste traverse sur son vélo (Cycle 6/Yield 5).

The cyclist has the first move in the game and knows that the car driver will yield if he walks over the crossing, and thus the outcome will be Walk/Yield (5,4). This is also a solution according to the traffic rules, but it is not an equilibrium solution. Given this outcome, the cyclist may reason as follows: given that the driver yields, it is better both for me and for the driver that I cycle over the zebra crossing instead of walking. The solution Cycle/Yield (6,5) is preferred also by the car driver to the solution Walk/Yield (5,4). Accordingly, based on game theoretic reasoning we would expect the solution to be that cyclists cycle over the zebra crossings while cars yield, contrary to what the traffic rules prescribe.

Autrement dit, la solution anticipée par la théorie des jeux — que le cycliste poursuive son chemin et que l’automobiliste lui cède le passage (Cycle 6/Yield 5) — est différente de celles prescrites par le Code de la sécurité routière (Yield 4/Drive 6 ou Walk 5/Yield 4).

Peut-être serait-il temps de modifier la réglementation pour en tenir compte.


Référence :

Bjørnskau, T. (2017). The Zebra Crossing Game – Using game theory to explain a discrepancy between road user behaviour and traffic rules. Safety Science 92: 298–301.